Caroline vous raconte…

Les Polynésiens ont un rapport très particulier à la terre. Ce lien au sol, à la source de toute chose, ils le cultivent. Si l’Occidentalisation l’a rendu plus ténu, dans l’esprit de chacun, les hommes n’en demeurent pas moins reliés à leur terre natale par une corde imperceptible. Elle s’étend au gré des voyages mais rien ne saurait la rompre.
Bien qu’introduit au cours de l’urbanisation, le concept de propriété foncière demeure encore assez flou, on préfère évoquer les droits d’usage et d’usufruit. Car s’il est vrai qu’on peut la délimiter, la cultiver ou encore la léguer, la terre ne saurait être appropriée.
Ici, ce sont les hommes qui appartiennent à la terre, non la terre qui appartient à l’homme.

Ce lien ineffable se retrouve dans l’ensemble du triangle polynésien. A Tonga, Wallis et Futuna, le terme kainga désigne à la fois la parenté et les personnes issues d’une même terre d’origine.
Le reo Tahiti lui offre un équivalent au travers du substantif ‘āi’a qui englobe l’ensemble du champ paternel, le patrimoine, la patrie, et par extension cet héritage, cette source, cette terre nourricière.
Les mā’ohi parlent ainsi de ta’ata tumu, d’homme-souche, qui revendique sa terre et se définit au travers d’elle. Plus que le sang, c’est son lieu de naissance et de résidence qui l’inscrit dans la lignée familiale.

Pour évoquer cette entité familiale élargie, on parle même de ‘ōpū (ventre/tribu).
Ainsi, l’enfant expulsé du ventre de la mère se voit systématiquement rattaché à un autre ventre, celui de sa famille. Si dans la plupart des sociétés, le placenta est perçu comme une substance nourricière qui unit la mère et l’enfant dans son sein, il perd généralement tout intérêt au moment de la délivrance.
En Polynésie, en revanche, c’est lui qui raccorde le nouveau-né aux siens, à sa terre. Bruno Saura, anthropologue, rappelle d’ailleurs dans son étude « Enterrer le placenta : l’évolution d’un rite de naissance en Polynésie française » publiée en 2002, son étymologie. En reo Tahiti,  pūfenua signifie noyau/centre de terre. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que de nombreuses familles choisissent de l’enterrer dans leur jardin. Le placenta est appelé à retourner à la terre pour consolider cette souche, établir le lien entre l’homme et ses origines.

En ce sens, ls croyances mā’ohi se rapprochent ainsi de la conception judéo-chrétienne. Le mythe polynésien de la création veut en effet que l’homme ait été conçu de one (sable, poussière, particule de terre). Dans la version biblique, il est également dit « tu es poussière et tu retourneras poussière. » Homme et terre sont indissociables.

Pour Duro Raapoto, ce processus serait avant tout un moyen de clôturer ce cercle de la vie, ce lien entre la femme et la terre, de reconnaitre à la terre ses qualités de terre-nourricière (fenua metua). La femme expulse le placenta, la terre l’accueille pour donner vie à son tour.  « De la même manière que la mère enfante, il faut que la terre enfante à son tour pour qu’elle mérite tout à fait ce qualificatif de terre-mère. Tel est le sens profond de l’enterrement du placenta. »

Si l’aspect cérémonial tend à disparaître au fil des siècles, la tradition perdure néanmoins dans la plupart des familles. La coutume veut que le placenta soit enterré dans la cour, sur le terrain familial et qu’on y dépose un plant de manière à ce que l’arbre grandisse au rythme de l’enfant. Cette pratique atteste du lien étroit avec la nature.
Aussi, puisque la mère est encore alitée, elle ne participe généralement pas à la cérémonie. L’enterrement du placenta incombe à un parent ou un grand-parent, une personne ayant nécessairement déjà donné la vie. Aux temps anciens, on l’enrobait dans le pe’ue sur lequel la mère avait accouché. Aujourd’hui, puisque de moins en moins de femmes accouchent chez elles, on préfère le recouvrir de feuilles de ‘au, du uru ou de ‘ape.
Le rôle premier du placenta étant de transmettre le souffle de vie, il est d’usage de planter un arbre fruitier à ses côtés afin de perpétuer cette transmission. Parmi les espèces phares, on retrouve notamment le cocotier, le manguier, le uru ou encore le citronnier.
Cependant, par méconnaissance des coutumes ou par facilité, d’aucuns choisissent à présent de mettre en terre des plantes ornementales. Aussi, c’est pourquoi de si nombreux tiare tahiti, bougainvilliers et magnolias fleurissent en bord de route.

Si autrefois, le rite servait à revendiquer sa légitimité dans les affaires foncières, aujourd’hui la pratique sert essentiellement à signifier sa qualité de de ta’ata tumu, son appartenance à une île.

Le terme de hotu pāinu (graine flottante, fruit à la dérive) est d’ailleurs encore utilisé de manière négative pour qualifier une personne qui ne réside pas là où a été enterré son pūfenua. S’il ne pousse pas au pied de l’arbre qui l’a porté, l’homme erre loin des siens, tel un fruit balloté par les vagues. Cette métaphore souligne bien la nécessité de privilégier la filiation.

Bien loin de la connotation péjorative à laquelle il a longtemps été associé, longtemps considéré comme impur dans la société polynésienne, le placenta joue depuis plusieurs siècles un rôle essentiel dans l’enracinement culturel et le développement identitaire des mā’ohi.