Caroline vous dévoile ses indispensables…

Son nom ne vous dit peut-être rien et pourtant, si vous êtes un jour venu à Tahiti, son odeur ne vous sera que trop familière…  Vous ne vous en êtes probablement pas aperçu en cherchant un coin ombragé alors que vous vous promeniez dans les jardins de l’Assemblée de la Polynésie française. En revanche, si, sur les conseils avisés d’une māmā, vous avez cherché à soulager des piqûres de moustique en vous enduisant d’huile de tāmanu, vous devriez vous rappeler de son parfum… si particulier.
Chez nous, c’est bien simple, tout le monde en a forcément un flacon posé sur l’étagère de la salle de bain, caché dans la boite à gants ou glissé dans son sac à main. C’est un peu notre baume de tigre version locale, il a remède à tout.

L’arbre :

Originaire d’Asie, le Calophyllum Inophyllum est d’abord un arbre tropical qui s’épanouit sur les rivages des océans Pacifique et Indien. Comparable au laurier d’Alexandrie, on le connait sous le nom de Temanu dans l’archipel des Marquises tandis qu’à Hawaii, on lui donne le doux sobriquet de Kamanu. Particulièrement adapté au climat polynésien, il pousse naturellement en bord de plage et surplombe les motu de ses vastes branches entrelacées. Elancé et charismatique, on fait souvent appel à lui pour ombrager une avenue trop exposée ou donner un peu de cachet à une allée délaissée par les piétons.

S’il est si connu dans nos îles, c’est parce qu’il s’y épanouit sans difficulté. Pour faire pousser un tāmanu, il suffit d’enlever la coque et de laisser germer la graine durant 20 à 24 semaines. Au cours des cinq premières années, le plant peut pousser d’un mètre de hauteur et prendre 60cm d’envergure par an. Ensuite, la progression ralentit et il faut laisser la nature faire les choses, les premières fleurs éclosent après sept ou huit ans.
Puis, l’arbre produit de petites amandes, qui, une fois arrivées à maturité, tombent au sol et peuvent donner de jeunes plants à leur tour.
Aisément reconnaissable à son tronc tortueux et à ses jolies feuilles vert foncé, l’arbre peut atteindre 25m de haut. Ses petites fleurs blanches dégagent un parfum suave et sont aujourd’hui encore utilisées dans la confection du monoi traditionnel.

Le rôle du Tamanu au Sein de la Culture polynésienne :

«A pāra’u na i te pehu !»
En vous promenant à l’aube dans les îles, vous verrez certainement les māmā s’affairer dans leur jardin, un pareo noué autour du cou et un râteau à la main, car avoir un pied de tāmanu exige de l’entretien. Chaque jour, il faut ramasser les feuilles et les fruits tombés la veille dans la cour.

S’il est aujourd’hui ordinaire d’avoir un plant chez soi, le tāmanu fut longtemps enveloppé d’un caractère sacré. Également appelé ‘ati, l’arbre était jadis planté autour des lieux de culte et revêtait un caractère tapu. Son bois rouge, réputé imputrescible, ne pouvait être touché par le commun des mortels et servait essentiellement à sculpter les to’o (idoles en bois) qui ornaient les marae. On dit que l’arbre était particulièrement affectionné des dieux parce qu’ils pouvaient s’y abriter et observer les humains sans être vus. Intrinsèquement lié au divin, l’importance accordée à l’arbre est telle qu’on lui consacre un terme spécifique en fonction de son emplacement. Les plants qui délimitent l’enceinte des marae sont ainsi appelés nohoahu, du même nom que les prêtres qui y officient. Si vous vous aventurez du côté des Raromatai, vous pourrez admirer de très beaux spécimens autour du célèbre marae Taputapuatea de Raiatea notamment, fondement de la culture maohi.

Enfin, la légende de Tane, l’homme-Dieu, veut que Ta’aroa, le créateur, se soit servi des différents éléments de la nature pour modeler l’enfant de Atea ta’o nui [l’immensité du ciel] et de Papatu’oi. Il lui a accordé des attributs remarquables de perfection et lui a insufflé la beauté qu’on connait aux arbres. Aussi, son épiderme fut créé à partir des écorces de ‘atae, de hotu (bonnet d’évêque), de pūrau (hibiscus), de cocotier, de mara, de toi, de aito (bois de fer) et de ‘āpape tandis que l’écorce de ‘ati vint apporter davantage de nuances à son ouvrage.

On l’oublie souvent mais, aux temps anciens, le pōro ‘ati, l’amande sphérique issue de l’arbre, était utilisée pour teindre les tapa d’extraits de végétaux. L’arbre a toujours occupé une place prépondérante au sein de la société polynésienne.

L’huile de Tamanu et ses Propriétés :

On serait loin de se douter que ces petites boules vertes renferment l’un des secrets les plus précieux des Polynésiens et pourtant, les amandes gardent en leur sein celle qu’on appelle aujourd’hui l’huile aux mille vertus.
Fort heureusement, ce savoir-faire ancestral s’est transmis de génération en génération et, aujourd’hui encore, tout le monde connaît forcément une tatie qui concocte des bouteilles à ses heures perdues. S’il suffisait d’ouvrir la coque et de s’enduire de l’huile qu’elle contient, ce serait trop facile, la préparation de l’huile de tāmanu requière un peu de patience.
Tout d’abord, il faut attendre que les fruits arrivent à maturité, lorsqu’ils prennent une couleur ocre. Après les avoir collectés dans un tura (réservoir), il faut concasser les pōro ‘ati et ne garder que l’amande qu’on fera sécher au soleil pour que l’eau s’évapore. Après plusieurs semaines, on peut extraire l’huile par pression à froid, une fois filtrée vous obtenez une jolie couleur olive, c’est l’Or vert du Pacifique.

L’huile de tāmanu joue un rôle essentiel dans la pharmacopée polynésienne. Elle nous accompagne tout au long du cycle de la vie. Dès leur plus jeune âge, les bébés sont oints de la tête aux pieds afin d’atténuer les rougeurs et de repousser les moustiques. On les masse afin d’atténuer les maux du quotidien et de les protéger des agressions extérieures. Toutefois, dans la mesure où elle est fortement concentrée en résine, elle peut s’avérer rubéfiante et provoquer des irritations, c’est pourquoi il vaut toujours mieux la diluer, dans du monoi par exemple.

Ses propriétés antiseptiques et cicatrisantes sont particulièrement recherchées. Aussi, à mesure que l’on grandit, on peut s’en servir pour soigner des infections cutanées, apaiser des brûlures, traiter des plaies post-opératoires et atténuer ulcères et escarres. Au quotidien, elle est spécialement indiquée pour soulager un coup de soleil, endormir une piqûre de moustique ou apaiser la peau après rasage. Enfin, les tatoueurs recommandent de l’appliquer sur les tātau pour favoriser leur cicatrisation.

Autre atout remarquable, son pouvoir anti-infection agit comme un antibiotique et renforce les défenses immunitaires. Autrement dit, il est toujours bon d’en avoir un spray sur soi.
Par ailleurs, appliquer l’huile sur les veines et capillaires permet de fluidifier le sang et participe au drainage lymphatique, c’est un excellent moyen d’apaiser la sensation de jambes lourdes, de traiter la couperose, de réduire les varices et de prévenir les phlébites.

Allié des vahine, le tāmanu est également beaucoup utilisé en cosmétique. Ses propriétés hydratantes, antioxydantes et antiradicalaires font de lui un véritable couteau suisse, à dégainer en toute circonstance. Appliquée sur la peau, l’huile prévient l’apparition des rides et des vergetures. Elle nourrit la peau en profondeur, l’assouplit, la tonifie et la pare d’une légère protection aux UVA et UVB. Son pouvoir régénérant permet de revitaliser le cuir chevelu et de redonner souplesse et éclat aux cheveux. Riche en omega-6 et en omega-9, elle ralentit le vieillissement cutané.

Enfin, ses propriétés analgésiques lui permettent de soulager les sciatiques, lombalgies et autres rhumatismes.

Les autres Usages du ‘Ati:

Ne vous a-t-on jamais dit qu’il fallait faire feu de tout bois ? Bien qu’il soit difficile de rivaliser avec les propriétés de l’huile, le ‘ati dispose de bien d’autres qualités. Les décoctions de feuilles et d’écorce permettent de traiter certaines maladies de peau, de faire tomber la fièvre et de soulager les maux de tête.
Les fleurs parfument les monoi et agrémentent les couronnes tandis que le bois autrefois utilisé pour construire des pirogues sert aujourd’hui de base à l’artisanat local.
Enfin, aux Marquises, les coques sont souvent colorées et montées en colliers. Si toutefois vous avez une aversion pour les moustiques, il vous suffit de faire brûler ces dernières pour vous concocter un petit répulsif local.

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Bien que son odeur de noix si particulière rencontre moins de succès que nos fragrances aux fleurs de tiare, véritable petit miracle de la nature, l’huile de tāmanu accompagne les Polynésiens tout au long de leur vie et est aujourd’hui devenue indispensable à notre quotidien.