Caroline vous raconte…

Le mythe de l’Eden polynésien :

Si la Polynésie est aujourd’hui encore perçue, à juste titre, comme un paradis sur terre, c’est en partie grâce aux récits des voyageurs. Une nature luxuriante, un climat tropical favorable aux cultures, un taux d’ensoleillement inégalé, il n’en fallait pas plus pour faire parler de nos îles. C’est cette abondance, en apparence toute naturelle, qui marqua les esprits des premiers navigateurs européens. Au XVIIIe siècle, Tahiti, magnifiée par le verbe d’un regard étranger subjugué, devient la retranscription toute biblique d’un Eden retrouvé. Elle incarne cette terre hospitalière à la végétation exubérante, cette oasis tant convoitée après des mois en mer. Un idéal sublimé par l’imaginaire collectif et renforcé par son insularité.

Pour Louis-Antoine de Bougainville : « chacun cueille les fruits sur le premier arbre qu’il rencontre, en prend dans la maison où il entre. Il paraîtrait que pour les choses absolument nécessaires à la vie, il n’y a point de propriété et que tout est à vous. » (Bougainville, 1982 : 254-255)

Si cette nature prolifique est joliment contée, la plume subjective du navigateur n’en capture pas les enjeux sociétaux sous-jacents. Il nourrit le mythe de l’homme à l’état de nature et entretient le phantasme de l’opulence continue.

Une abondance régie par la nature :

Pourtant, à y regarder d’un peu plus près, l’abondance reste soumise à la saisonnalité ; en atteste le cycle du ‘uru décrit par Teuira Henry. La prodigalité s’étend sur cinq mois tandis qu’au cours des sept mois suivants, les maohi conservaient les fruits fermentés dans des fosses. Les stocks leur permettaient de survivre aux périodes de disette.
Les aléas naturels démentent donc cette conception idéalisée de profusion permanente. Les cyclones, les ras-de-marées et même les guerres ont induit la nécessité de développer de nouvelles méthodes de conservation. Aussi, la réalité est bien plus complexe qu’elle n’y paraît, la générosité de Mère Nature se trouve rapidement conditionnée par une société de restriction organisée.

Une abondance contrôlée par des interdits sociaux :

A mille lieux du mythe du « bon sauvage », la société polynésienne se voit très tôt hiérarchisée.
Le peuple maohi a rapidement compris que, pour pallier le manque de nourriture découlant de conditions environnementales et climatiques, il lui fallait réguler la répartition des vivres. Aussi, cette redistribution collective s’organise autour du rahui, un interdit qui se veut permanent ou occasionnel, auquel cas il peut s’étendre sur quelques semaines, des mois ou même des années.

En reo tahiti, le rahui désigne à la fois un nom et un verbe, il peut qualifier l’interdit en lui-même, l’espace de l’interdit ou encore l’espèce sur lequel il porte.

S’il s’agit bien évidemment de préserver les ressources et de veiller à la perpétuation des lignées, l’enjeu du rahui est d’abord politique. Il est défini par des entités spécifiques et nécessite l’implication des tupuna (ancêtres), des tahu’a (prêtres, experts) et des spécialistes en matière de chasse, de pêche, de généalogie et médecine traditionnelle (tauta’i, hiro’a tumu et ra’au).

Contrairement au tapu qui est conditionné par les dieux, le rahui est, lui, encadré par les hommes. Imposé par les ari’i, il interdit la consommation d’une ou plusieurs ressources sur une période définie, dans l’optique de les préserver et de favoriser leur reconstitution. Cette privation provisoire de porc, poisson, tubercules ou fruits permettait d’ailleurs aux chefferies de disposer d’un plus grand pouvoir de négociation auprès des navigateurs et de s’approvisionner en nouvelles marchandises par le biais d’échanges.

Le rahui revêt également une dimension permanente. Jadis, les pratiques culturelles répondaient à un certain déterminisme social.

L’interdit porte d’abord sur le genre. L’alimentation est régie par des règles strictes. La culture, la récolte, la préparation et la consommation des aliments destinés aux deux sexes doit se faire séparément. Hommes et femmes ne pouvaient manger ensemble, leur nourriture devait provenir de deux pirogues différentes et être cuisinée sur deux feux distincts. Les femmes n’étaient pas autorisées à manger de thon, de baleine ou de tortue et disposaient notamment de leur propre arbre à pain.

Ensuite, le rahui est conditionné par la hiérarchie. De Bovis remarque par exemple que : « les arii étaient des personnages sacrés, doués d’une puissance et de vertus miraculeuses ; la nourriture qu’ils avaient touchée devenait pour tous un poison mortel, excepté pour ceux qui appartenaient au même sang » (Bovis, 1978 : 31)

Quiconque n’appartenait pas au cercle très fermé des ari’i se voyait donc interdire la consommation de certains aliments. Aussi, le ‘uru, le tarua, le taro et les végétaux constituaient pour beaucoup la base de l’alimentation. L’irrégularité des apports quotidiens contribuera d’ailleurs fortement au développement d’une forme d’entraide et de solidarité qu’on retrouve aujourd’hui encore dans les mentalités.

Matari’i i ni’a, le retour de l’abondance :

Chaque année, vers le 20 novembre, la constellation des Pléiades réapparaît dans le ciel polynésien. Matari’i i ni’a marque ainsi le retour de la profusion, le début de la saison des pluies.

Cette période de faste, appelée tau ’auhune succède à la pénurie, dite tau o’e.

Ce sont les ‘arioi, confrérie de la plus haute importance à l’époque, qui incarnent l’abondance aux yeux des Polynésiens. De grandes cérémonies étaient alors organisées en leur honneur, le peuple leur offrait alors des ressources afin de garantir la fertilité des terres. L’idée était de donner pour recevoir en retour.

Les Polynésiens vouaient un véritable culte à l’abondance, comme en atteste le ha’apori. Initiation au premier cercle des ‘arioi pour les uns, rite de passage pour d’autres, il marquait vraisemblablement la fin d’une ère et le passage de l’enfance à l’âge adulte.
Lors de la période d’abondance, au moment où on récolte les ‘uru, les candidats au ha’apori étaient enfermés dans des cases, à l’écart du reste de la population. Les metua pori (maîtres engraisseurs) se chargeaient alors de les nourrir abondamment d’une préparation à base de popo’i. Durant deux mois, ils étaient enfermés dans l’ombre pour ne pas s’exposer aux rayons du soleil et ainsi cultiver un idéal de beauté. A l’instar des sumotori en prise de masse, il leur était alors interdit de fournir le moindre effort physique afin de prendre un maximum du poids. A l’issue de cette période, les initiés étaient présentés aux ari’i de façon à ce que ces derniers puissent contempler la rondeur et la blancheur de leur corps.

Réservée aux classes les plus élevées de la société polynésienne, cette pratique était intrinsèquement liée à la fécondité. D’abord parce que rondeur et blancheur répondent d’un idéal de beauté inconsciemment destiné à assurer la procréation.

Ensuite, parce que l’abondance ne se matérialise alors pas dans la quantité de stocks de nourriture que l’on détient mais bien au travers de l’apparence de ces pori.
Le ha’apori incarne la vitalité, le bien-porter de tout un peuple, il témoigne de la maîtrise du cycle végétatif et garantit le retour de l’abondance chaque année.

La représentation des corps découle inéluctablement de la saisonnalité auxquelles sont soumises les îles de Polynésie. Dans l’esprit de chacun, à l’époque, bien manger c’était manger beaucoup. Lors des grandes expéditions en pirogue où les vivres s’amenuisaient puis, plus tard, lors des périodes de disette, la survie dépendait des réserves corporelles en graisse. C’est pourquoi le corps charnu était valorisé, parce qu’il incarne cette abondance retrouvée.

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En somme, le tableau dépeint par les Occidentaux néglige certains aspects considérables de la société polynésienne d’antan. Bien que régulière, l’abondance n’était pas continue. Elle s’organisait autour du rahui et se voulait socialement limitée.

S’il disparait dès l’arrivée des premiers missionnaires, le rahui connaît un nouvel essor à Rapa, Maio ou encore Teahupoo au début des années 2000 et répond aujourd’hui à une nécessité écologique.