Le Tressage traditionnel selon Caroline…

Flâner au soleil sur un pē’ue, arborer fièrement son joli panier en pandanus alors qu’on sillonne les allées du marché, se promener dans Papeete coiffé de son nouveau chapeau made in Rurutu et s’éventer de son tissage en fibres de cocotier… Le tressage n’est pas qu’une affaire de technique, c’est un art, un savoir-faire qui se perpétue de génération en génération.
Indissociable de l’identité intrinsèque des Polynésiens, il fait partie de notre quotidien. Son usage est tellement commun qu’il en devient presque invisible aux yeux de qui l’a toujours vu. Et pourtant… certains villages peuplés d’irréductibles māmā s’évertuent à valoriser la vannerie, à mettre à profit leur dextérité sans doute innée pour que perdure cette partie fondamentale de la culture.

Bien que son usage soit quelque peu tombé en désuétude du fait de la modernité, le tressage n’en est pas pour autant obsolète. Intemporel, il est régulièrement remis au goût du jour et jouit aujourd’hui d’un franc succès auprès des amateurs de danse et d’artisanat.

La vannerie, une histoire de lien entre le Tahiti d’antan et d’aujourd’hui :

Tisser, lier, nouer, tresser, c’est maintenir ce lien indicible entre passé et présent. De tous temps, les Polynésiens ont eu recourt au tressage, en témoignent les premières vagues migratoires des peuples originaires d’Asie du Sud-Est. On tend à l’oublier mais le triangle polynésien fut peuplé en partie grâce au nape, aux voiles de pandanus tressé et aux paniers en nī’au qui servirent à transporter les vivres. Le tressage est bien plus qu’un artifice, c’est un héritage culturel qui atteste de la grandeur passée de ce peuple d’explorateurs.

Par ailleurs, il témoigne également de l’ingéniosité des maohi qui ont su tirer profit de la nature prolifique. Le proverbe « faire feu de tout bois » n’aura jamais été autant à propos : tiges, nervures, feuilles, écorces, lianes et fruits, rien n’est mis de côté lorsqu’il s’agit de tresser.

Navigation, habitation, pêche, le travail des fibres naturelles a longtemps compensé l’inaccessibilité aux ressources dont jouissaient les continents. Le pandanus et la bourre de coco sont venus pallier l’absence de vis et de clous, inhérente à la situation insulaire de la Polynésie.

Aussi, si de nouveaux outils moins chronophages et fastidieux à créer sont venus remplacer cet entremêlement de matières naturelles au fil du temps, les cordages sont aujourd’hui encore utilisés pour la pêche et le tissage sert toujours à confectionner des nattes. L’artisanat est reconnu à sa juste valeur et bénéficie d’une jolie vitrine annuelle à travers le Heiva Rima’i qui réunit les artistes des cinq archipels au mois de juillet.

Les matières utilisées :

Vous vous en doutez, la vannerie polynésienne repose sur le tissage des essences végétales qui abondent dans nos îles. Toutefois, il se peut que vous ignoriez qu’autrefois il n’était pas rare de recourir à certaines matières d’origine animale, à l’instar des poils, des plumes ou des cheveux…Les écrits du capitaine Cook et du missionnaire William Ellis font notamment référence à ces tā’amu, ces couronnes de cheveux noués et ornés de fleurs.

Par ailleurs, si la majorité des éléments utilisés sont endémiques, comme le cocotier, d’autres furent importés au cours des diverses migrations, à l’instar du pandanus, du bambou ou encore du roseau (‘a’eho).

Le pūrau qui servait essentiellement aux cordages trouve aujourd’hui son utilité dans la confection de more et revient chaque année sur les planches de To’ata.
Le ‘ie ‘ie est couramment employé dans la vannerie, le ro’a permet de tisser des cordes, tandis que le kere, la fibre de cocotier, est aujourd’hui essentiellement utilisé à l’état brut pour concevoir les costumes des danseurs.
Enfin, le ‘autī permet de confectionner des tailles, des lei et des couronnes de fleurs.

Le raufara tarai, la préparation du pae’ore aux Australes :

Avant de devenir des créations artisanales raffinées, les matières premières sont mises à rude épreuve : trempées, baignées, imbibées, lissées, battues… Rien ne leur est épargné.

Aussi, nous allons voir comment travailler le pandanus afin de le transformer en rouleau de pae’ore, élément essentiel à la vie de tout bon polynésien, que ce soit pour la maison ou le ori tahiti.
Elément phare de la vannerie, le pandanus se trouve souvent en bord de mer. S’il en existe des dizaines de variétés, les deux plus connues sont indiscutablement le tectorius, plus connu sous le nom de fara, et le levis, appelé pae’ore. Il apprécie les sols argileux, sableux, voire coralliens et se développe aussi bien en milieu aride qu’en terre marécageuse.
Aussi, le fara pē’ue est principalement utilisé pour tresser des nattes tandis que le pae’ore est particulièrement prisé pour la confection de chapeaux et paniers.

Bien qu’il pousse toute l’année, le pae’ore est taillé tous les deux mois. Les feuilles, d’une longueur de 1m à 1,5m sont coupées à la base à l’aide d’une machette et les pointes sont nouées par deux ou trois pour constituer un gigantesque rideau végétal. Cette technique permet d’étendre les feuilles par centaines en extérieur, de manière à ce qu’elles brunissent au soleil au bout d’une semaine.
Par la suite, une fois la rosée évaporée, les feuilles sont disposées sur le sol pour une semaine supplémentaire à un mois et demi, en fonction des taux d’humidité et d’ensoleillement.

Une fois sèches, les feuilles sont lissées une à une dans le sens de la longueur à l’aide d’un petit couteau ou d’un bout de pūrau. On en coupe les extrémités et portions trop fines avant de les trier par taille, largeur et couleur. Les feuilles sont ensuite enroulées deux par deux pour constituer les rouleaux de pipita qui seront vendus entre 1500 et 3000cfp l’unité.

Bien que ce savoir-faire ait traversé les archipels, certaines îles sont réputées pour leurs spécificités. C’est le cas de Rurutu et de son pae’ore blanchi, appelé raufara tunu.
Les feuilles, dépourvues de leur nervure, sont enroulées puis trempées dans une marmite d’eau chaude, à laquelle on ajoute des citrons, des feuilles de papayer et… petite touche pas très locale… du savon de Marseille !

Apprendre à confectionner une base en pae’ore :

A présent que vous savez tout sur le pandanus, il est l’heure de mettre la théorie en pratique et de confectionner votre propre base en pae’ore. Elle vous servira à créer une taille pour la danse ou une coiffe que vous pourrez agrémenter de fleurs en toute occasion.

Pour ce faire, il vous faut un rouleau de pandanus séché, disponible au marché de Papeete ou auprès des artisans de chaque île.

  • Munissez-vous d’une feuille et retirez la nervure à l’aide d’une aiguille. A présent, il vous la sectionner en deux au niveau de cette scission puis à nouveau diviser chaque morceau en deux parties égales de façon à obtenir quatre bandes d’environ 1,5 à 2cm de largeur.
    Répétez l’opération une à deux fois, afin de préparer les éventuels rajouts qui vous serviront à prolonger votre base.
  • Prenez une première bande que vous pliez à 45° à environ 15cm du bord
  • Saisissez une seconde bande que vous pliez de façon à obtenir un bec/nez d’avion et répétez l’opération avec une troisième bande.
  • A présent, intercalez l’angle à 45° entre ces deux coins qui constitueront les extrémités de votre base. Il vous suffit ensuite d’entrecroiser les différentes bandes en respectant le schéma « dessus-dessous » comme indiqué sur les photos. L’essentiel est de veiller à avoir 3 bandes orientées vers la droite et trois autres vers la gauche. Sur ce modèle, la bande située à l’extrémité gauche est toujours repliée vers l’arrière tandis que la bande de l’extrémité droite est constamment ramenée à l’avant mais tout dépend du sens dans lequel vous tenez votre base, l’important est de toujours continuer votre tressage comme vous l’avez commencé.

Lorsque votre bande de pae’ore est trop courte pour continuer, il vous suffit d’en intercaler une nouvelle et de continuer à tresser le rajout collé à votre première bande afin de consolider le tout.

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Où que vous soyez, il vous est possible de garder ce lien avec la Polynésie au travers du tressage. En cette période de confinement plus que jamais, faites vivre le patrimoine culturel de nos îles et ensoleillez votre intérieur avec vos créations.